Après
vingt ans de révolution islamique, l'Iran ouvre ses portes. De
Persépolis à Ispahan, sur les traces de trois écrivains voyageurs, que
reste-t-il de l'Empire perse ?
par
Serge Michel
Le soleil se couche sur
Chiraz. Les milliers de petits miroirs incrustés dans les murs et les
plafonds font rebondir la lumière dorée d'une salle à l'autre du
palais de Naranguestan. Les motifs extravagants des fresques sortent
alors de l'ombre : paysages du bord de Loire, femmes dévoilées,
animaux fantastiques.
Dans le jardin, à travers les orangers, on devine aussi le tunnel qui
permettait au maître des lieux de rejoindre secrètement son harem, un
palais drapé de tentures situé de l'autre côté de la rue. Et l'on
comprend soudain que le prince Gavami, possédant tout cela à la fin du
XIXe siècle, puisse se moquer éperdument de ce qui se passait à cette
époque en Occident, révolution industrielle ou découvertes
scientifiques.
Tout à ses femmes et à son palais, entouré de domestiques et de
poètes, le prince se fichait aussi de l'infortuné voyageur français
logé à quelques maisons de là, pestant contre cette cité hermétique où
rien ne se dévoile : ni les femmes, ni les mosquées, ni les jardins
merveilleux qu'il cherche en vain. Pierre Loti est arrivé à Chiraz à
dos de mulet le 24 avril 1900. De la ville, il ne voit que le dédale
sombre du bazar ponctué de cloaques et de carcasses d'animaux en
décomposition. « Combien ici la vie est cachée, défiante, secrète ! »
lance-t-il, plein d'amertume.
Pauvre Pierre Loti ! S'il avait su qu'il fallait une révolution
islamique pour que Chiraz s'offre à lui ! Ainsi, ce jour de printemps
2001, un groupe de femmes en tchador s'approche timidement du visiteur
étranger sur la terrasse étincelante du palais Naranguestan
(transformé en musée) et lui offre des pâtisseries. La discussion
s'engage dans un anglais hésitant et se poursuivra, sans tchador, dans
une modeste maison des environs. Tout se passe comme si les Iraniens
voulaient rattraper en trois tasses de thé leur isolement des deux
dernières décennies. Là où Pierre Loti n'a trouvé que des murs et des
portes fermées, il est aujourd'hui difficile de refuser l'hospitalité
des habitants.
Du coup, traverser l'Iran la tête pleine des récits d'écrivains
voyageurs est un exercice confondant. Est-ce vraiment du même pays
qu'il s'agit ? Que reste-t-il en République islamique de la Perse
immuable du comte de Gobineau (1855), de celle de Pierre Loti,
méfiante à l'arrivée des premiers étrangers (1900), ou de l'Iran
bruissant de passions politiques de Nicolas Bouvier (1953-1954) ?
A une heure de route, Persépolis, en tout cas, n'a pas trop changé. A
part le vendeur de Coca-Cola à l'entrée, on peut reprendre la
description enthousiaste que Joseph-Arthur de Gobineau fait de la
capitale majestueuse où Darius le Grand, au Ve siècle avant
Jésus-Christ, recevait les offrandes de toutes les provinces de son
empire. Secrétaire d'une mission diplomatique auprès du chah de Perse,
Gobineau brosse un portrait tellement brillant de l'Iran qu'on oublie
volontiers son absurde « Essai sur l'inégalité des races humaines ».
Et même le sentiment de découverte que devait éprouver le
plénipotentiaire français en dressant son campement au pied de
Persépolis est encore d'actualité : parole de vendeur de billets, il
n'y a pas dix touristes ce matin sur ce site d'importance mondiale.
De Persépolis à Ispahan, la caravane de Gobineau a pris douze jours.
Voilà ce qui a disparu : l'immensité désertique de l'Iran, aujourd'hui
survolée par les avions d'Iran Air qui rallient Chiraz à Ispahan en
quarante-cinq minutes. Le dernier des voyageurs à saisir la démesure
du territoire est sans doute Nicolas Bouvier, lui dont la petite Fiat,
toujours en panne, ne dépassait pas 40 kilomètres/heure : « C'est une
question d'échelle, écrit-il. Dans un paysage de cette taille, même un
cavalier lancé à fond de train aurait l'air d'un fainéant. »
Ispahan. Gobineau, Loti et Bouvier sont unanimes : c'est une merveille
qui vaut à elle seule le voyage. Mais, là encore, le visiteur
contemporain a plus de chance que nos trois écrivains. Gobineau
déplore une gloire déchue : « Etre prise d'assaut par une armée
afghane (en 1721) est assurément une calamité au premier chef. » Loti,
à son habitude, ne trouve que des portes fermées : personne ne veut
héberger un infidèle. Quant à Bouvier, il raconte la mosquée du chah
qui s'effrite à chaque bourrasque d'une volée d'irremplaçables
carreaux de faïence.
Les faïences ont pourtant été remplacées et la mosquée retrouve
aujourd'hui sa splendeur d'origine. La gigantesque place de l'Imam
laisse imaginer les tournois de polo que Chah Abbas contemplait du
palais Ali Qapu. Ispahan mérite soudain son surnom, « moitié du monde
», et le visiteur fasciné hésite à quitter cette place où le bleu des
céramiques se mélange à celui du ciel. Il le faut pourtant : quinze
minutes de marche au nord, au-delà du bazar, mènent à l'extraordinaire
mosquée du Vendredi. Une forêt de voûtes du fond des âges qui se
traverse comme une troublante expérience mystique. Et, au sud, les
ponts safavides enjambent la rivière Zayandé-Roud : il y a le Khadjou
et son pavillon des plaisirs ou le Siossé (33 arches), qui paraît un
peu raide de loin, mais dont les alvéoles protègent des couples
d'amoureux qui chuchotent.
Rien de tout cela à Tabriz. Meurtrie de boulevards insipides, moderne
à en pleurer, la ville a perdu tout son charme. A moins qu'on ne
l'explore avec « L'usage du monde », de Nicolas Bouvier. Alors les
souvenirs de la grande époque surgissent comme par magie. On trouve
l'hôtel Jahan Noma dans une arrière-cour, fermé à la révolution pour
avoir trop bu et dansé. On tombe aussi en plein quartier arménien sur
les vieillards floconneux qui semblent n'avoir pas lâché leur pipe à
eau depuis le passage de l'écrivain suisse, il y a quarante-sept ans.
Et, avec un peu de chance, on entre chez la famille du peintre
Bagramian, un dandy provincial que le voyageur fréquentait pour sa
table bien garnie tout en détestant ses tableaux trop kitsch. Le fils
cadet a hérité des pinceaux pour commettre des oeuvres psychédéliques
: une génération plus tard, il n'y a rien à changer, je vous l'assure,
au jugement de Bouvier