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LES MASSACRES D'ARMENIE
Pierre LOTI de l'Académie Française
I - LES TURCS
Notre chère et plus que jamais admirable France est, je crois, le pays
du monde où l'on vit dans la plus tranquille ignorance de ce qui se
passe chez le voisin. La Turquie, par exemple, qui fut pourtant notre
alliée pendant des siècles, est aussi inconnue de nous que les régions
du Centre-Afrique ou de la Lune. Ainsi n'ai-je pas vu à
Constantinople, où l'hiver est plus dur qu'à Paris, des touristes de
chez nous arriver en décembre avec des vêtements de toile ! N'ai-je
pas lu dans de grands journaux parisiens, pendant que mon navire,
là-bas, se débattait depuis des semaines au milieu des rafales de
neige : " Qu'il est heureux, M. Pierre Loti, d'être au Bosphore, le
pays de l'éternel printemps ! " - C'est que, vous comprenez, ce
pays-là est en Orient, n'est-ce pas; alors, pour la plupart des
Français moyens, qui dit Orient, dit ciel bleu, soleil, palmiers et
chameaux... Pour eux, tout ce qui porte un bonnet rouge, c'est
toujours des Turcs.
Allez donc essayer d'ouvrir les yeux à certains bourgeois de chez nous
qui, de père en fils, se sont hypnotisés - crétinisés, oserai-je dire
- sur la prétendue férocité de mes pauvres amis les Turcs. Au début de
la guerre balkanique, ai-je été assez bafoué, injurié, menacé pour
avoir pris leur défense, pour avoir osé dire que les Bulgares, au
contraire, étaient de cruelles brutes et que leur Ferdinand de Cobourg
(pour qui toutes nos femmes s'étaient emballées et dont elles
portaient les couleurs) n'était qu'un monstre abject.
De celui-là, par exemple, du Cobourg, je suis vengé aujourd'hui, car
il a surabondamment prouvé ce que j'avançais : cinq fois traître en
dix ans et tirant dans le dos de ses alliés sans crier gare, je ne
vois pas ce que l'on pourrait demander de mieux ! Quant à ses soldats,
j'ai eu beau relater de visu leurs atrocités, j'ai eu beau citer les
rapports écrasants des commissions internationales envoyées sur les
lieux, personne n'a voulu entendre. Non, c'étaient les Turcs, toujours
les Turcs sur qui l'on persistait à crier haro, et, comme paroles
d'évangile, on acceptait chez nous de périodiques petits communiqués
du paladin Ferdinand, qui répétaient ce refrain : " Les Turcs
massacrent, les Turcs continuent d'assassiner et de commettre les
pires horreurs, etc., etc..."
Pour différentes raisons, je me tairai sur les agissements de
quelques-uns des alliés chrétiens qu'avaient en ce temps-là nos bons
Bulgares...
Mon but, aujourd'hui, est seulement d'affirmer une fois de plus cette
vérité notoire du reste pour tous ceux d'entre nous qui ont pris la
peine de se documenter, à savoir que les Turcs n'ont jamais été nos
ennemis. Les ennemis des Russes, oh ! cela incontestablement oui, ils
le sont, et comment donc ne le seraient-ils pas, sous la continuelle
et implacable menace de ces derniers, qui ne prenaient même plus la
peine de cacher leur intention obstinée de les détruire. Ce n'est pas
à nous qu'ils ont déclaré la guerre, mais aux Russes, et qui donc à
leur place n'en eut pas fait autant ? Plus tard, l'histoire dira, en
outre, comment elle a été commencée, cette guerre-là, par quelques
sauvages d'Allemagne, montés sur des petits navires au pavillon des
sultans et qui, pour rendre la chose irrévocable, n'ont pas craint de
tirer sans préambule sur la côte russe avant même qu'Enver, qui
hésitait peut-être encore, en eut été informé. Que nous devaient-ils
d'ailleurs, les Turcs ? Depuis l'expédition de Crimée, nous n'avons
cessé de marcher avec leurs ennemis, et, en dernier lieu, pendant la
guerre balkanique, pour les remercier sans doute de l'affectueuse
hospitalité qu'ils nous avaient de tout temps donnée dans leur pays,
nous les avons grossièrement insultés, à jet continu, dans presque
tous nos journaux, ce qui leur a causé, je le sais, la plus
douloureuse stupeur. C'est en désespoir de cause, pour échapper à
l'écrasement par la Russie, qu'ils se sont jetés dans les bras de
l'Allemagne détestée, - je dis détestée, car je me porte garant qu'à
part une infime minorité, au fond, ils l'exècrent. Comment donc leur
en vouloir sans merci d'une fatale erreur qui avait tant de
circonstances atténuantes et pour laquelle ils sont tous prêts à faire
amende honorable ?
Oh ! quel préjudice porté à la France, s'il avait fallu donner aux
Russes ce Constantinople, qui était une ville si française de cœur,
une ville où nous étions pour ainsi dire chez nous et d'où les Russes,
à peine arrivés, nous auraient graduellement expulsés comme
d'indésirables intrus ! Et quel manquement à ce principe des
nationalités, invoqué cependant aujourd'hui par tous les peuples, quel
manquement s'il avait fallu exécuter certain accord signé dans
l'ombre, qui, en plus de Stamboul, arrachait encore à la patrie turque
le berceau même de sa naissance et toutes ces villes asiatiques,
Trébizonde, Kharpout, conquises jadis par les armes, il est vrai, mais
qui, avec les siècles, sont devenues des centres de pure turquerie !
Mais ce ténébreux accord Sazonnow, tout récemment divulgué par les
Bolcheviks, la défection russe l'a fait tomber en déliquescence, et
maintenant, au jour des règlements solennels, la question de la
nationalité turque va être soumise aux membres de la Conférence de la
paix, c'est donc en eux que je mets tout mon espoir, pour mes pauvres
amis Osmanlis, bien qu'on les ait déjà circonvenus, je le sais, afin
de les rendre défavorables à leur cause ; mais j'ai confiance en eux
quand même, car ils ne pourront manquer d'être, ici comme en toutes
choses, d'impeccables et magnifiques justiciers.
Je disais qu'ils n'étaient pas nos ennemis, ces Turcs si calomniés, et
qu'ils ne nous avaient fait la guerre qu'à contre cœur. Je disais, en
outre, et j'ai dit toute ma vie qu'ils composaient l'élément le plus
sain, le plus honnête de tout l'Orient, - et le plus tolérant aussi,
beaucoup plus que l'élément orthodoxe, bien que cette dernière
assertion soit pour faire bondir les non initiés. Or, sur ces deux
points, voici tout à coup, depuis la guerre, mille témoignages qui me
donnent raison, même devant les plus entêtés. Des généraux, des
officiers de tous grades, de simples soldats, qui étaient partis de
France pleins de préjugés contre mes pauvres amis de là-bas et me
considérant comme un dangereux rêveur, m'ont spontanément écrit, par
pur acquit de conscience, pour me dire à l'unanimité : "Oh ! comme
vous les connaissez bien, ces gens chevaleresques, si doux aux
prisonniers, aux blessés, et les traitant en frères ! Comptez sur nous
au retour pour joindre en masse nos témoignages au vôtre." Je voudrais
pouvoir les publier toutes, ces innombrables lettres signées, si
sincères et si touchantes, mais elles formeraient un volume !
Pour terminer, voici une anecdote, que je choisis entre mille, parce
qu'elle est typique. En 1916, un hydravion français tomba désemparé en
Palestine, près d'un poste militaire turc ; les officiers qui
commandaient là, après avoir, avec courtoisie, fait nos aviateurs
prisonniers, télégraphièrent au pacha gouverneur de Jérusalem pour
demander des ordres, et il leur fut textuellement répondu ceci :
"Traitez-les comme les meilleurs de vos parents ou de vos amis." La
recommandation était du reste prévue, car ils l'avaient devancée en
accueillant comme des frères ces camarades tombés du ciel. Et quelques
jours après, quand ils reçurent l'ordre de les diriger sur Jérusalem,
les sachant dépourvus d'argent, ils se cotisèrent pour leur prêter de
quoi faire confortablement le voyage.
Et enfin, sans crainte d'être désavoué par nos combattants de là-bas,
j'ose prétendre que la plupart de nos chers soldats, revenus de la
folle équipée des Dardanelles, auraient été fauchés sur les plages si
les Turcs n'avaient mis beaucoup de bonne volonté à les laisser se
rembarquer : en général, ils cessaient le feu sur les canots français
chaque fois qu'il n'y avait plus derrière eux quelque brute allemande
pour les talonner.
II -
LES MASSACRES D'ARMENIE
Arborer un tel titre sur cette
brochure, équivaut pour moi à déployer un petit étendard de guerre, -
guerre contre les idées fausses les plus enracinées, contre
les préjugés les plus indestructibles. Je sais d'avance que
je vais, une fois encore, récolter beaucoup d'injures, mais je suis
quelqu'un que rien n'atteint plus : à l'heure qui vient de sonner dans
ma vie, je ne désire plus rien et par suite ne redoute plus rien ; il
n'est rien qui puisse m'obliger à taire ce que ma conscience m'impose
de dire et de redire, de toutes mes forces. Il y a des années
cependant que j'hésitais à aborder de front ce sujet sinistre, retenu
par une pitié profonde malgré tout pour cette malheureuse Arménie qui
a vraiment subi des répressions par trop disproportionnées à ses
fautes... Ces effroyables massacres, des esprits malveillants se
figurent, paraît-il, que j'ai la naïve impudence d'essayer de les
nier, d'autres me méconnaissent jusqu'à croire que je les approuve !
Oh ! si l'on retrouvait quelque jour mes lettres de 1913 à l'ancien
prince héritier de Turquie, ce Youzouf-Izeddin, assassiné depuis par
les Boches, ce prince ami de la France qui avait autorisé mon franc
parler avec lui, on verrait bien ce que je pense de l'horreur de ces
tueries !
Pour commencer, je reparlerai d'abord
des Turcs, - mais je désigne par ce nom les vrais, ceux du vieux temps
qui, Dieu merci, constituent là-bas une majorité innombrable ; je
n'entends pas ceux des nouvelles couches qui sont des exceptions, qui
renient tout le passé ancestral, qui veulent plutôt renchérir sur nos
déséquilibrements et notre modernisme ; et j'entends moins encore ces
Levantins, métis de tous les sangs, que notre étonnante ignorance des
choses orientales nous fait confondre avec les purs Osmanlis. Pour les
juger impartialement, eux, les vrais, il faut les considérer, je
l'accorde, comme un peuple qui retarde de quelques siècles sur le
nôtre, - et je ne leur en fais point de reproche, bien au contraire.
Leurs petites villes immobilisées de l'intérieur, leurs villages,
leurs campagnes, sont les derniers refuges, non seulement du calme,
mais de toutes les vertus patriarcales qui, de plus en plus,
s'effacent de notre monde moderne ; loyauté, honnêteté sans taches ;
vénération des enfants pour les parents poussée à un degré que nous ne
connaissons plus ; inépuisable hospitalité et respect chevaleresque
pour les hôtes ; élégance morale et délicatesse native, même chez les
plus humbles ; douceur pour tous - même pour les animaux ; -
tolérance religieuse sans bornes pour quiconque n'est pas leur ennemi
; foi sereine et prière. Dès qu'on a quitté, pour arriver chez eux,
notre Occident de doute et de cynisme, de tapage et de ferraille, on
se sent comme baigné de paix et de confiance, on croit avoir remonté
le cours des temps jusque vers on ne sait quelle époque imprécise,
voisine peut-être de l'âge d'or.
Tout ce que j'avance là n'est plus contestable que pour les ignorants
obstinés ; des témoins par milliers sont prêts à l'affirmer et tous
nos combattants de cette dernière guerre ne demandent qu'à déposer
très affectueusement pour les Turcs, devant le grand tribunal de
l'humanité. Des lettres continuent de m'arriver chaque jour,
d'officiers, de soldats, même de prêtres catholiques, qui ont pu les
connaître de près aux Dardanelles et qui restent stupéfaits de les
avoir rencontrés tels que je les décrivais. Une des plus touchantes
peut-être, est d'un petit soldat blessé qui fut longtemps leur
prisonnier, qui est rentré par faveur spéciale et qui me demande de le
prévenir quand les courriers seront rétablis avec Constantinople, pour
lui permettre d'exprimer à nouveau sa tendre reconnaissance aux Turcs
qui l'ont si fraternellement soigné. Dieu merci, malgré les
entêtements qui ne raisonnent plus, la vérité sur eux commence à faire
son chemin chez nous.
Pauvres Turcs ! Mais ils ont, hélas ! si je puis dire ainsi, les
défauts de leurs qualités ; auprès de leurs vertus antiques, ils ont
tout à coup le fanatisme aveugle, dès que l'lslam est plus directement
menacé, dès que le Khalife a levé l'étendard vert et jeté l'appel
d'alarme ; alors comme des lions exaspérés, ils se déchaînent contre
ceux que, depuis des siècles, on leur a dénoncés comme les plus
dangereux responsables de tous les malheurs de la patrie. On
pense bien qu'ils ne sont pas sans savoir, si peu documentés
soient-ils, que n'importe ce qu'ils feront en Europe, c'est toujours à
eux que l'on donnera tort, c'est toujours eux qui seront les insultés
et les spoliés, toujours eux qui paieront ; la coalition inavouée de
tous les peuples dits chrétiens ne désarmera jamais. Et
ils savent aussi que ces malheureux Arméniens ne cesseront pas, même
aux heures les plus tranquilles, d'être contre eux de funestes et
hypocrites délateurs. C'est à ces moments de fièvre rouge que
l'Europe, qui se targue d'être la haute civilisatrice, a par trop mal
agi en ne s'employant pas à calmer tout de suite la crise de ces
grands enfants égarés ; or, au lieu de cela, des peuples chrétiens,
des souverains chrétiens, désireux de pêcher ensuite en eau trouble,
n'ont pas craint d'envoyer chez eux des agents provocateurs. Parmi
ces princes que j'accuse, et au premier rang, bien entendu, je citerai
l'immonde Kaiser de qui on est toujours sûr de trouver les mains, ou
plutôt les tentacules altérés de sang, partout où quelque plaie a
chance de s'ouvrir ; je pourrais avec certitude en citer d'autres,
mais la censure effacerait leurs noms. Hélas ! oui, les Turcs ont
massacré ! Je prétends toutefois que le récit de leurs tueries a
toujours été follement exagéré et les détails, enlaidis à plaisir
; je prétends aussi, - et personne là-bas n'osera me contredire, que
la beaucoup plus lourde part des crimes commis revient aux Kurdes dont
je n'ai jamais pris la défense (1).
(1)Sait-on qu'à
une des dernières séances de la Chambre à Constantinople, des députés
musulmans, après avoir stigmatisé avec violence les massacres, ont
fait l'éloge de gouverneurs de provinces pour avoir protégé des
Arméniens.
Je prétends surtout que le massacre et la persécution demeurent
sourdement ancrés au fond de l'âme de toutes les races, de toutes les
collectivités humaines quand elles sont poussées par un fanatisme
quelconque, religieux ou antireligieux, patriotique ou simplement
politique ; mais voilà, les Turcs sont les seuls à qui on ne le
pardonne pas !
Nous français, nous avons eu la Saint-Barthelemy, - à quoi l'on
chercherait en vain un semblant d'excuse, - et puis les dragonnades,
et puis la Terreur, et puis la Commune, et qui sait, hélas ! ce que
demain nous réserve encore... L'Espagne a eu l'lnquisition ; elle a
cruellement persécuté et expulsé les Juifs, qui du reste se sont
réfugiés en Turquie, où, ne faisant point de mal, ils ont été
accueillis avec la plus absolue tolérance et sont devenus de dévoués
patriotes Ottomans. Aux Balkans, chez les chrétiens, le massacre et la
persécution subsistent depuis des siècles à l'état chronique :
orthodoxes contre catholiques, exarchistes contre uniates et contre
musulmans ; comitadjis brochant sur le tout et, sans choisir,
massacrant pour piller. Pendant la guerre déclarée en 1912 à la
Turquie déjà aux prises avec l'Italie, les massacreurs ont été
odieusement du côté de certains alliés chrétiens ; dans un précédent
livre je crois en avoir donné d'irréfutables preuves, en publiant
mille témoignages autorisés et signés, et des rapports dûment
authentifiés de commissions internationales. N'ai-je pas prouvé ainsi
qu'en Macédoine les musulmans avaient été massacrés par milliers, de
la plus hideuse manière ? Mais cela ne fait rien, pour le public
d'Occident, ces crimes là n'ont d'importance que s'ils sont commis par
les Turcs. Non, ce sont les Turcs, toujours les Turcs ! Aux autres,
nous pardonnons tout. Nous n'en avons point voulu aux Russes de
l'énormité de leur trahison, ni des horreurs sanglantes de leur
bolchevisme. Sans peine nous avons pardonné aux Grecs le récent
assassinat de nos chers matelots à Athènes ; - nous ont-ils jamais
fait l'équivalent d'une pareille traîtrise, ces pauvres Turcs, qui
n'ont point cessé de nous aimer malgré nos outrages ? - Non, mais
qu'importe, ce sont les Turcs, toujours les Turcs !...
Parler maintenant de la race arménienne m'est plus pénible que l'on ne
voudra le croire, car l'excès de ses malheurs me la rendrait presque
sacrée ; aussi ne le ferai-je que dans la mesure de ce qu'il faudra
pour défendre mes amis par trop calomniés. Si j'ai pu prétendre et
soutenir que tous les Français qui ont habité la Turquie, même nos
religieux et nos religieuses, donnent aux Turcs leur estime et leur
affection, par contre je crois bien que l'on trouverait à peine un
d'entre nous sur cent qui garde bon souvenir de ces malheureux
Arméniens. Tous ceux qui ont noué avec eux des relations quelconques,
mondaines ou d'affaires, d'affaires surtout, - s'en détournent bientôt
avec
antipathie.........................(censuré)........................
(Note
de Tête de Turc : 17 lignes du texte de Pierre Loti ont
été malheureusement censurées - par l'éditeur ? Les autorités
françaises ? Il y avait visiblement des vérités sur les Arméniens pas
bonnes à écrire. Le contexte de l'époque, très largement pro-arménien
et anti-turc, l'explique évidemment. Ceci étant, les choses n'ont
guère changé depuis ; la censure et les préjugés, dès qu'il s'agit de
la question arménienne, sont restés aussi vivaces, notamment en
France...)
.........................(censuré).........................
Jusque dans les villages les plus perdus, jusqu'au fond des campagnes,
on les trouve, ces Arméniens prêtant à la petite semaine, et
bientôt il faut, pour les rembourser, vendre les bœufs et la charrue,
et puis la terre, et puis la maison familiale. Tout cela, il va sans
dire, augmente l'exaspération qu'ils causent déjà par ce rôle qu'on
leur attribue, non sans raison, d'être de continuels délateurs qui
excitent contre l'Islam tous les chrétiens, catholiques ou orthodoxes,
et qui ameutent tout l'Occident contre la patrie turque.
Dans le précédent chapitre, j'ai conté une anecdote turque ; ici, j'en
conterai une essentiellement arménienne. Dans une ville
d'Asie, lors des massacres de 1896, le Consul de France, qui avait
abrité le plus d'Arméniens possible au Consulat sous le pavillon
français, venait de monter sur sa terrasse pour regarder ce qui se
passait alentour, quand deux balles, venues par derrière lui,
sifflèrent à ses oreilles ; s'étant retourné il aperçut, le temps d'un
éclair, un Arménien qui l'avait visé par la fenêtre d'une maison
voisine. Appréhendé et interrogé, le sournois agresseur répondit :
"J'avais fait cela pour que les Turcs en fussent accusés, et dans
l'espoir que les Français s'ameuteraient contre eux après ce meurtre
de leur Consul".
Mais tous ces griefs - et tant d'autres encore - sont-ils des raisons
pour les exterminer ? A Dieu ne plaise qu'une telle idée m'ait
effleuré un instant ! Au contraire, si mon humble voix avait quelque
chance d'être entendue, je supplierais l'Europe, qui a déjà trop
tardé, je la supplierais d'intervenir, de protéger les Arméniens et de
les isoler ; puisqu'il existe entre eux et les Turcs, depuis
des siècles, une haine réciproque absolument irréductible,
qu'on leur désigne quelque part en Asie une terre arménienne où ils
seront leurs propres maîtres et où ils pourront corriger leurs tares
acquises dans la servitude, et développer dans la paix les qualités
qu'ils ont encore, - car ils en ont, des qualités ; j'accorde qu'ils
sont laborieux, persévérants, que certain côté patriarcal de leur vie
de famille commande le respect. Et, enfin, bien que ce soit peut-être
secondaire, ils ont la beauté physique, qui en Occident s'efface de
plus en plus par l'excès de l'instruction, le surmenage intellectuel,
l'usine meurtrière et l'alcool ; je ne puis penser sans une spéciale
mélancolie à ces femmes massacrées qui, pour la plupart sans doute,
avaient d'admirables yeux de velours...
Plus d'une fois, à Paris, quand il m'est arrivé dans la conversation
d'attribuer aux Arméniens la part de responsabilité qui leur incombe
dans leurs souffrances, des petits messieurs suffisants, qui parlaient
des questions orientales comme un aveugle parlerait des couleurs,
m'ont répondu, croyant être spirituels : "Alors, c'est le lapin qui a
commencé ?" - Eh ! bien mais... tout au moins pour les massacres de
1896 qui furent les plus retentissant, c'était carrément le lapin !...
Ici, je m'excuse de me citer moi-même ; je veux cependant reproduire
ce passage d'un livre intitulé Turquie agonisante que j'ai
publié en 1913 :
"Avant de rejeter sur les Turcs toute l'horreur de ces massacres de
1896, il faudrait d'abord oublier avec quelle violence le 'parti
révolutionnaire arménien' avait commencé l'attaque. Après avoir
annoncé l'intention de mettre le feu à la ville, qui 'à coup sur,
disaient les affiches effrontément placardées, serait bientôt
réduite à un desert de cendre' (sic), un parti de jeunes
conspirateurs, s'était emparé de la banque ottomane pour la faire
sauter, tandis que d'autres mettaient en sang le quartier de Psammatia.
Il y eut dix-huit heures d'épouvante pendant lesquelles la dynamite
fit rage ; un peu partout les bombes arméniennes lancées par les
fenêtres, tombèrent dru sur la tête des soldats, et la musique du
Sultan, qui se rendait au palais pour la prière du vendredi, fut
particulièrement atteinte.
"Eh bien, quelle est la nation au monde qui n'aurait pas répondu à un
pareil attentat par un châtiment exemplaire ? Certes un massacre n'est
jamais excusable ; et je ne prétends pas absoudre mes amis Turcs, je
ne veux qu'atténuer leur faute, comme c'est justice. En temps normal,
débonnaires, tolérants à l'excès, doux comme des enfants rêveurs, je
sais qu'ils ont des sursauts d'extrême violence, et que parfois des
nuages rouges leur passent devant les yeux, mais seulement quand une
vieille haine héréditaire, toujours justifiée du reste, se ranime au
fond de leur cœur, ou quand la voix du Khalife les appelle à quelque
suprême défense de l'Islam... "
Pauvres Turcs ! ce serait une erreur préjudiciable à nous tous, une
injustice, un crime contre le principe des nationalités si souvent
invoqué de nos jours, que de leur arracher ce sol conquis jadis par
les armes, il est vrai, mais qui, avec les siècles, est devenu leur
vraie patrie. Ils continueront de nous y donner plus que jamais, et à
nous Français surtout, cette complète et affectueuse hospitalité à
laquelle ils nous ont habitués depuis leur arrivée en Europe. Pour ce
qui est de leur tolérance religieuse, je voudrais que tant de
catholiques de chez nous, qui les accablent, puissent interroger nos
prêtres et nos bonnes sœurs qui là-bas, les coudoient chaque jour ;
ils apprendraient ainsi que même toutes les manifestations extérieures
du culte sont largement protégées chez eux, et que les processions,
les bannières, interdites en France, circulent librement dans les rues
de Constantinople, où les Turcs sont les premiers à les saluer au
passage. Que l'on essaie donc de faire défiler une procession
catholique dans certains pays orthodoxes ou exarchistes !... Et
qu'adviendra-t-il en Palestine, quand on n'aura plus, comme gardiens
aux portes du Saint-Sépulcre, les bons Turcs toujours prêts à mettre
le hola, quand les représentants des différentes sectes chrétiennes
levantines qui s'exècrent les uns les autres, commencent
d'ensanglanter les basiliques, en s'y battant comme des chiens, à
coups de croix d'argent ou d'ostensoirs d'or !... Ah ! oui, qu'on
laisse les Turcs à Constantinople ; avec leur tendance à
s'immobiliser, que critiquent certains psychologues à courte vue, mais
qui est leur suprême sagesse au contraire, ils maintiendront là un
centre bienfaisant de paix et de loyauté inaltérable, surtout quand
ils s'y trouveront vraiment en sécurité ; quand on les aura un peu
débarrassés de l'élément levantin, quand ils ne se sentiront plus les
parias à qui l'Europe donne toujours tort et vers qui convergent
toutes les convoitises effrénées, - surtout quand ils n'auront plus la
continuelle menace de ces innombrables multitudes russes, qui ne
cessent de loucher de leur côté et de répéter à qui veut l'entendre,
sur la fin de tous leurs banquets : il faut en finir avec les Turcs
!... Les Russes, malgré leurs trahisons, aucun de nous n'arrive à les
haïr, mais enfin qu'on nous dise tout de même sur quoi ils se basent
pour revendiquer Constantinople ! Ils n'ont à cela ni droit
héréditaire, ni droit ethnographique, ni excuse quelconque, et leur
présence, à l'entrée de ce couloir le plus important du monde, serait
un perpétuel danger pour l'Europe. Mais ce que je viens de dire là est
tout à fait en dehors de cette défense des Turcs que ma conscience
m'oblige à soutenir. Ce qui d'ailleurs confirme ma foi dans la justice
de ma cause c'est que, si j'entends à mes trousses les criailleries,
les injures et les rires de ceux qui ne savent pas, j'ai pour moi les
seuls témoignages qui comptent, ceux de presque tous les Français qui
ont vécu sur les lieux et qui ont pu comparer entre elles les nations
si diverses de l'Orient.
Je vais être maladroit sans doute en terminant mon plaidoyer par un
point de beaucoup moindre importance. Je veux cependant dire encore
ceci. Il n'y a pas dans l'espèce humaine que des spéculateurs et des
électriciens, il y a aussi, et grâce à Dieu il y a de plus en plus,
des artistes, des poètes, des rêveurs ; leur nombre va croissant, à
mesure que grandit l'épouvante de voir la laideur tout envahir. Qu'on
leur laisse au moins et que l'on respecte pour eux, comme un eden, ce
petit coin de la Terre qui est encore le moins défiguré par le
modernisme. Il faut savoir gré aux pauvres Turcs d'enchanter encore un
peu nos yeux par ce qui reste de leurs conceptions esthétiques. De
Stamboul et d'Andrinople, ils avaient fait les villes merveilleuses
que l'on sait. De ce Bosphore, qui eut été sans eux un détroit
quelconque, ils avaient fait un décor unique, par tant d'étrange
beauté qu'ils avaient su épandre sur ses deux rives : palais,
mosquées, minarets, demeures aux aspects de mystère, à demi plongées
dans l'eau qui court ; - et par tant de beauté aussi qu'ils avaient
semée même sur ses eaux rapides et bruissantes : costumes éclatants de
toute la peuplade des rameurs, élégance exquise des milliers de
caïques dorés et des grands voiliers dont les poupes se relevaient
comme des châteaux. Tout cela, je le sais, est déjà gravement
endommagé par la barbarie de tant d'étrangers ou de Rayas ottomans,
grecs, arméniens et juifs, qui sont venus s'y établir et qui, par une
stupéfiante inconséquence, ont travaillé chacun pour sa part à
détruire peu à peu ce charme, qu'ils avaient pourtant vaguement
compris, puisqu'ils s'y étaient laissé prendre. Qu'on ne me dise pas
que la séduction infinie de ces centres d'lslam pourra subsister quand
les Turcs n'y seront plus ; non, la séduction, ils l'avaient apportée
avec eux et elle s'éteindra le jour de leur bannissement cruel ; la
paix, le mystère et l'immense rêverie s'évanouiront à leur suite. Ce
sera fini de l'adorable sortilège de ce pays quand on ne rencontrera
plus, dans le labyrinthe des petites rues musulmanes, les mêmes
passants, les mêmes femmes voilées, les mêmes osmanlis pensifs et
graves, en turban et en longue robe ; quand il n'y aura plus tous ces
accueillants petits cimetières, disséminés au milieu des vivants pour
adoucir l'idée de la mort ; surtout quand, aux heures des cinq
prières, on aura cessé d'entendre planer, au-dessus de toutes les
choses silencieuses et recueillies, les hautes vocalises éperdues des
muezzins.
Calmann-Lévy, Editeurs
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